dimanche 8 avril 2012

A propos de l'oeuvre d'Alain Corbin


Un élément d’historiographie à connaître : l’œuvre d’Alain Corbin

Fils de médecin né en 1936, Alain Corbin a achevé sa carrière comme professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris 1 où il avait succédé à Adeline Daumard

           Il ne se reconnaît d’aucune chapelle, si ce n’est qu’il accepte d’être identifié comme historien des sensibilités : il a constaté, après André Burguière, que les Annales ont boudé le projet de Lucien Febvre d’une histoire des sensibilités au profit, à l’instigation de Marc Bloch, d’une histoire anthropologique des mentalités non conscientes. Il a donc analysé, au fil de son œuvre, l’histoire du toucher, du goût, de l’odorat, de la vue et de l’ouïe. Bref, l’une de ses ambitions a été de faire une histoire de l’appréciation du monde sensible.

          Pour Alain Corbin, l’histoire n’a pas forcément une mission civique mais elle doit répondre à une curiosité qui consiste à savoir ce qu’ont vécu, pensé ou éprouvé les gens qui nous ont précédés.

1) Sa thèse de doctorat d’Etat a été soutenue en 1973, publiée en 1975, sous le titre Archaïsme et modernité en Limousin. Elle a été dirigée par Bertrand Gille, un historien de l’économie, Ernest Labrousse ayant déjà un trop grand nombre de thésards sous sa direction. Il n’avait donc pas accepté de diriger Alain Corbin. L’un des buts de la thèse était de trouver les clefs de la politisation : faire la généalogie de la légende rouge constitutive de l’identité régionale. Alain Corbin réalise rapidement qu’il était vain d’accumuler des données chiffrées sur l’évolution des revenus, il en vient vite à considérer que l’alphabétisation, l’émigration temporaire, les structures familiales sont des thèmes plus porteurs. Il le conduisent à mettre en évidence une distinction entre un Limousin migrant et un Limousin sédentaire, et un contraste entre le contexte économique et la précoce politisation. Au final, la thèse ne relève plus guère du modèle labroussien et fait la part belle à l’histoire culturelle. Alain Corbin a été frappé, en faisant sa thèse, par ce qu’il appelle le poids du regard de l’autre, par l’image dévalorisante portée sur les Limousins. Il a étudié la façon dont se sont constituées les identités compte tenu de ce que ces individus connaissaient et vivaient, de leur attachement à la famille, de leur façon de travailler la terre, du désir d’augmenter le patrimoine, des injures qu’ils essuyaient sur leur passage, de la difficulté à trouver du travail, de l’accueil et du regard des Parisiens.

2) Les filles de noces, Aubier, 1978

            C’est en fait par ce livre que Alain Corbin s’est fait connaître. Sa genèse se trouve dans sa thèse, car les Limousins à Paris étaient logés dans les quartiers où se trouvaient les «filles soumises». C’est alors qu’il a eu l’idée de travailler sur la prostitution à Paris. Jusqu’alors l’histoire de la sexualité n’existait que par l’histoire démographique. L’histoire des « filles de noces » permet de lier anthropologie historique, histoire des sensibilités et des émotions, histoire de la psychologie collective, histoire de la virilité et de la misère sexuelle masculine : il y a donc là une voie d’accès à la compréhension du XIXe siècle. Le processus de surveillance des «filles de noces» met en évidence tout ce que sont les craintes de la société du XIXe siècle : argent, morale sexuelle, maladies vénériennes mais aussi doctrine du mal nécessaire, prostitution et misère sexuelle sont liées à imaginaire social, aux structures sociales, aux pratiques sociales

3) Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, Aubier, 1982

Alain Corbin a rencontré les parfums lourds et capiteux à propos des maisons closes. Il y a compris qu’ils contribuent à une identification sociale et culturelle de la prostituée et de son univers. La putain est la fille qui sent mauvais, la prostituée est supposée sentir mauvais parce qu’elle est tenue pour responsable d’un pourrissement de la société. Il s’est donc dans ce livre donné pour but d’étudier l’usage de l’odorat et sa contribution à élaboration de l’imaginaire social dans seconde moitié du XIXe siècle. Ce livre n’est ni une histoire des parfums ni une histoire des odeurs, mais il analyse comment une référence olfactive désigne une personne, comment la création des types sociaux fait intervenir la référence olfactive. Il étudie aussi les discours des savants sur les dangers des odeurs. Il livre donc une histoire des sensibilités en ce sens qu’il analyse la réception et l’appréciation des messages sensoriels. Les élites du XIXe siècle cherchent à ne pas avoir d’odeur, pour se distinguer du peuple, puis à se parer de parfums légers.

4) Le territoire du vide, Aubier, 1988

Ici, Alain Corbin explore le champ des sensations visuelles. Il s’efforce de retrouver la cohérence des systèmes de représentations. Il y a là aussi un travail contre les dangers de l’anachronisme : faire l’histoire des sensibilités, c’est révéler que la notion de « société traditionnelle » est une grande création du XIXe siècle, c’est lutter contre le passéisme, c’est aussi lutter contre l’idée que plus on avance dans le temps, plus on avance dans la civilisation. Un individu qui regarde le bord de mer en 1800 peut y voir les traces du déluge, tandis qu’un autre peut se questionner sur histoire géologique : tout le monde ne lit pas l’espace de la même manière. Il n’y a pas de paysage en soi, chacun a une façon de se l’approprier. Pendant longtemps, la mer n’a pas existé dans les imaginaires collectifs, il n’y a pas de mer dans le jardin d’Eden. Le désir de contempler les rivages fait partie d’un basculement des systèmes d’appréciation, on observe en parallèle une attirance pour la mer, la montagne, la forêt, le désert. Entre 1755 et 1830, le rivage est devenu un lieu fascinant entre autres parce que lieu de confluence entre le divin, l’animal, l’humain, l’eau, la terre et le vent, les vivants et les morts. À l’anxiété de la haute mer succède le plaisir, l’eau devient un vecteur de sensations, avant 1750 se baigner était bon pour le peuple et ne concernait pas les élites.

 5) Le village des cannibales, Aubier, 1991

Le 16 août 1870, dans l’arrondissement de Nontron, en Dordogne, un jeune noble est mis à mort dans d’atroces souffrances, sur le champ de foire, pour avoir crié «Vive la République». Il existe dans cette région une tradition de violence contre les nobles, une tradition rumorale aussi (pex rumeur, sous la Monarchie de Juillet, selon laquelle les riches vont forcer les pauvres à manger de la paille, ou, en 1849, qu’ils vont atteler les paysans à des jougs). La crise de 1870 aboutit à la quête du bouc émissaire qui aurait pu être un curé ou un républicain, d’ailleurs on s’imagina, devant cet homme qui a crié « Vive la République », que c’était le cas. On soupçonne les prêtres de soutenir les Prussiens en leur donnant de l’argent. On suppose de plus qu’il existe une alliance entre ces deux catégories d’ennemis : les nobles et les républicains. Il s’agit d’exorciser la peur de la défaite, de déjouer le complot fomenté par les ennemis, prêtres, nobles et républicains, sur fond d’ascension du sentiment national. La volonté d’Alain Corbin a été de comprendre la violence inouïe qui s’est exercée contre ce jeune noble, Alain de Moneys. En fait il existe un espace, d’environ 40 km2, fort marqué par la violence durant tout le XIXe siècle. Comprendre les mécanismes psychologiques qui ont conduit à ce crime politique conduit à faire une histoire des rapports sociaux. Il y a donc là un drame cohérent et non pas un fait-divers. Alain de Moneys est mort pour n’avoir pas compris les logiques à l’œuvre sous ses yeux, il a tenté de dissuader les gens qui le frappaient en fonction de ses repères à lui, en se défendant naïvement de n’être pas républicain, il n’a pas senti la profondeur de la rage issue de tout un imaginaire de la menace. Ce crime répondait à des logiques de l’angoisse. La noblesse périgourdine, aux yeux des paysans de 1870, est héritière de celle qui est revenue avec le roi en 1814.

6) Les cloches de la terre, Albin Michel, 1994

            Alain Corbin met ici en évidence la force des sensibilités auditives, qui identifient un terroir et un espace sonore. L’attachement au clocher est fondamental dans la France rurale du XIXe siècle, ce qui se lit par exemple dans le refus de laisser décrocher les cloches, le désir de les conserver même quand l’unité paroissiale a disparu et que l’ancienne église est désaffectée. L’opération de la fonte est un moment très fort de la sociabilité villageoise. La cloche rythme la vie paysanne et sert de signe de rassemblement, elle est aussi expression de la peur, du deuil, de la colère. La maîtrise de l'usage de la cloche est un enjeu de pouvoir important. Les cloches de la terre traitent donc un thème essentiel à la compréhension du monde rural et de ses mentalités.




7) Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu, 1798-1876, Flammarion, 1998

            Les thèmes traités dans les cloches de la terre se retrouvent dans l’ouvrage mené sur les traces d’un inconnu : il s’agit pour Alain Corbin d’y inverser les procédures de l’histoire sociale du XIXe siècle, de quitter les procédures consistant à analyser les paroles ouvrières, des paroles des femmes, car il y a là des acteurs qui par le fait de prendre la plume ont tout de même eu un destin exceptionnel. Il s’emplie dans ce livre à recomposer un puzzle à partir d’éléments initialement dispersés, à écrire sur les effacés sans pour autant prétendre porter témoignage. L’auteur procède notamment à la reconstitution de l’espace dans lequel Pinagot a vécu, il tente de saisir ce que pouvaient être ses sentiments d’appartenance communale, ses représentations du passé. L’ouvrage a néanmoins été critiqué pour avoir négligé certaines sources :





Alain Corbin a renoué récemment avec les préoccupations de ce livre dans Les conférences de Morterolles, hiver 1895-1896 : à l'écoute d'un monde disparu, Flammarion, 2011 : durant les longues soirées de l'hiver 1895-1896, le dénommé Beaumord, instituteur de son état, donne une série de dix conférences dans sa commune, devant un auditoire d'en moyenne 150 personnes ; il enchaîne les thèmes : empire colonial d'une France républicaine civilisatrice, patriotisme, Jeanne d'Arc, problèmes agricoles... A partir de ces conférences, Alain Corbin, historien du sensible, explore les chemins du savoir du monde des campagnes à la fin du XIXe siècle. Comme il l'a fait dans ses ouvrages précédents, il lève le voile sur les pratiques enfouies, les modes et les rythmes de vie. Ici, les pratiques culturelles des agriculteurs et des artisans.

8) De L'avènement des loisirs, 1850-1960, Aubier, 1995 à L’histoire de la virilité, Seuil, 2011


 L’avènement des loisirs rebondit sur une autre partie de l’œuvre d’Alain Corbin, celle dans laquelle il a déjà exploré l’histoire du corps (Les filles de noces, Le miasme et la jonquille). Il a ensuite dirigé le volume consacré au XIXe siècle de l’histoire du corps, paru au Seuil en 2005. Dans l’Harmonie des plaisirs, Perrin, 2007, il met à profit les discours médicaux sur les manifestations cliniques de la volupté. Sur de tels sujets, la relative proximité du XIXe siècle ne doit pas nous égarer : pour éviter l'écueil de l'anachronisme, il nous faut, prévient Corbin, «oublier nos croyances, nos convictions, notre expérience, nous défaire de tous les concepts élaborés ultérieurement» ; oublier le freudisme et tout ce qui a fleuri ces dernières années autour de l'identité sexuelle. L'univers où nous entraîne Alain Corbin est celui d'un monde où la femme, supposée « soumise au dérèglement de ses sens », est une véritable énigme sexuelle. En historien et anthropologue, Alain Corbin collecte discours et écrits qui ont, dans des registres différents mais attachés au même objet, tenté de comprendre et de décrire les plaisirs du sexe, ses nécessités, ses normes. Il a récemment co-dirigé une Histoire de la virilité, qui s’inscrit dans la même veine.


Pour aller plus loin :
Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, La Découverte, 2000.
Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Les courants historiques en France, Folio-Histoire, 2007.

2 commentaires:

  1. gilles Ferragu8 avril 2012 à 09:48

    Bravo, chère collègue, pour cette fiche qui en appelle d'autres et qui dessine déjà une bibliothèque de l'honnête historien

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    1. Oui, j'essaierai bien évidemment de poursuivre dans cette voie. Cela demande un peu de temps, mes cours sont abusivement en style télégraphique, impossible de les mettre en ligne tels quels, et hors de question aussi de les mettre intégralement en ligne. Mon but est donc pour l'heure de combler au coup par coup les lacunes que je constate chez les étudiants que je ne découvre qu'en L3.

      Merci de vos encouragement
      Bien cordialement

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